La place de l’enfant dans la société chinoise

Dès le soir de notre arrivée à Pékin, quelques évènements nous mirent la puce à l’oreille. Il y avait quelque étrangeté dans l’air, mais impossible de mettre le doigt dessus. Comme souvent il me fallut un certain temps de digestion pour que tout à coup, tout devienne clair : mais bien sûr, les enfants !

 

Les employés de l’hôtel – des deux sexes s’étaient émerveillés à l’apparition de nos deux petits métis. Après moult batailles, des heures d’avions, de taxi, puis de négociation à l’accueil, nous gagnâmes le confort relatif de la chambre où nous allions dormir, à quatre dans le même lit. Enfin seuls… mais non, au moment de fermer la porte, celle d’en face s’entrouvre. Une famille chinoise se présente dans l’encadrement. À la vue de nos enfants, la grand–mère rameute le reste de la couvée qui se presse sur le palier. Dans ses bras, elle secoue ostensiblement un mioche qui doit avoir deux ans. Elle le porte en avant – qu’on le voit bien, un rire hystérique sur les lèvres, le regard complice. « Nous aussi, nous aussi ! » Le couloir s’enflamme, les chinois se marrent comme des malades, une véritable foire. Au climax tous disparaissent, aspirés en une seconde à l’intérieur de leur chambre. Nous restons quelques secondes sur le pas de la notre, encore un peu secoués, la mâchoire pendante.

 

Durant les jours qui suivent, les employés qui ont formé un club d’admirateurs guettent nos allées et venues. Lorsque le prince et la princesse – Soren et Leilani paraissent, leurs visages s’illuminent. Les groupies se jettent sur les enfants pour jouer avec eux, les gaver de bonbons, les toucher. Flo et moi formons un cordon de sécurité. Dans la rue que nous parcourons pendant une semaine à la recherche d’un appart, nous commençons à mesurer notre chance. Ce qui est rare est cher dit-on.

Je finis par tout comprendre, ce mystère diffus qui nous suivait partout : Les enfants… bien sûr les enfants ! Où sont les enfants ? Après plusieurs jours dans les rues de Chaoyang, on en a pas croisé un seul. Politique de l’enfant unique certes, mais il devrait y en avoir quelques uns quand même. À l’usage nous finissons par connaitre les habitudes du voisinage. En hiver à Pékin, les chinois sortent très peu leur enfant. Vers onze heures, les mamans et les mamies se donnent rendez-vous au bas de notre quartier pour se le montrer. Elles les comparent, emmitouflés dans leurs trois couches de couvertures, le temps d’un papotage.

L’été est là depuis plusieurs semaines, les plus petits peuplent les rues. Ceux en âge d’être scolarisés sont toujours portés disparus. La plupart des mères et des grands-parents s’occupe des très jeunes jusqu’à ce qu’ils entrent à l’école. Ensuite commence pour ces derniers une existence qui donne une idée de ce que sera leur vie professionnelle – métro école dodo. On peut alors les croiser le matin où le soir, dans les transports en commun, entre l’établissement scolaire et la maison. Après le logement, la réussite scolaire des enfants représente l’investissement le plus important de la famille de la classe moyenne. Comme dans tous les pays d’Asie qui cartonnent, l’éducation est stricte, la même qu’ont connu les parents qui espèrent un retour sur la mise. En ville, les plus thunés paient des cours de français à leurs gosses de 9 ans, déjà plus que bilingues. À la campagne beaucoup de grands-parents s’occupent des enfants pendant la scolarité, alors que les parents qui n’ont pas obtenu leur hukou – la preuve de résidence à la ville, y travaillent pourtant.

 

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Comme beaucoup de chinois, nous ne pouvons pas payer de crèche ou de maternelle à Soren  et Leilani. Aujourd’hui nous les emmenons se défouler dans un centre de jeu que nous a fait connaitre Ko. Dans les rues, au pied des immeubles de nombreux quartiers, on trouve des appareils permettant à qui veut de faire un peu de sport, des étirements, etc. Les vieux s’y régalent et pullulent dans les parcs. La Chine, c’est un fait culturel millénaire, demeure traditionnellement soucieuse de la qualité de vie des personnes âgées. À Pékin, rien ne semble par contre pensé pour les enfants, ou leurs parents. Les organes de communication du gouvernement font beaucoup de bruit autour de nos chers anges, mais surtout du vent. Les enfants, c’est l’entreprise qui s’en occupe le plus, faute de s’en occuper mieux.

 

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Nous nous dirigeons en taxi vers « The place » un ensemble commercial de luxe où les marques occidentales s’étalent. Sur la place, pendant la durée du tournoi, un écran géant diffuse les matchs de Roland Garros. La France profite de l’émulation pour initier les chinois à l’industrie du loisir sportif, et place aussi ses sponsors, fiers représentants des nobles valeurs tricolores. Vin rouge et Peugeot sont en bonnes places.

 

Au troisième étage d’un mall à l’américaine, entre une boutique de maillots de bains et un club de fitness, nous trouvons l’espace récré. Dans 70 mètres carrés, des jeux sont empilés pour le plus grand plaisir des gosses et 60 kwai la journée. Tous les dispositifs sont molletonnés, pastels et clignotent. La bande son balance en boucle des comptines débilitantes en anglais. En cinq minutes je suis en transe. À peine franchie la frontière en mousse Soren pète les plombs et se jette sur tout ce qui lui tombe sous la main. Il reste 3 secondes 12 sur chaque appareil. L’hélico bisounours, la cage aux ballons, la piscine de balles, les toboggans, les balançoires, en quelques instants tout y passe.

 

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En Chine, le temps de loisir des enfants est sérieusement mesuré. La place aussi, mais chacun de son coté trouve son espace personnel. Aucun groupe ne se forme, chaque gosse joue dans son coin, sous la surveillance de sa mère ou de son Ayi. Quelques pères sont là aussi qui filment leur petit ou attendent à l’extérieur, sms à la main. Un bébé chinois franchement sympa cherche le contact, joue un peu avec Soren. La plupart ne passe pas la cloison familiale, ils demeurent enfant unique. Si on me clonait et qu’on jetait mes rejetons dans l’aire de jeu, je suppose que ça donnerait quelque chose comme ça. Troublant spectacle que mes fonctionnements intimes de fils unique élevés ici à l’échelle de mécaniques de civilisation.

 

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Depuis 2002, obtenir le droit d’un second enfant coûte dans les 500 euros aux Han, l’ethnie de loin la plus représentée, la seule soumise à la planification familiale. La politique de l’enfant unique sort doucement de l’usage, mais est toujours entretenue. Depuis mai dernier, le réalisateur Zhang Yimou fait l’objet d’une enquête à ce sujet. Dans les années 90 il se fait connaitre en Occident avec quelques films propres à plaire aux festivaliers, début 2000s il se paie une seconde vie avec le succès international de quelques nanars HK. En 2008, héro de la culture, il est choisi pour diriger les cérémonies des jeux olympiques à Pékin. Aujourd’hui, le quotidien du peuple nous explique avec l’accord des communautés internautes que les colosses tombent de plus haut – 20 millions d’euros pour sept enfants. Ça fait un peu tache, à l’approche du jour des enfants.

 

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Les Chinois sont gagas des gamins à plein temps et durant toute l’année. Pendant le mois qui précède le 1er Juin, jour de fête international et communiste dédié aux bambins de tous bord et origine, les médias sont pris de frénésie. Des news tombent de toutes les couleurs, les enfants sont servis à toutes les sauces.

 

La première chose que l’on note se sont les titres les plus tapageurs, les annonces bien saignantes : Cinq enfants asphyxiés dans le sud-ouest de la Chine, Huit enfants blessés dans un accident d’escalier roulant au Guangdong, Quatre morts dont deux enfants dans un incendie volontaire présumé au Guangdong, 46 enfants ont quitté l’hôpital après une probable intoxication alimentaire à Guiyang, Un enfant trouve la mort dans un glissement de terrain dans l’est de la Chine… Avec ses lignes toutes parues entre février et Juin, la presse admet qu’il y a problème, mais en premier lieu passe en revue la liste des responsables potentiels : respectivement la famille absente, un passant trop aidant, de méchants criminels, les vautours de l’industrie, même la nature s’y met.

 

On peut lire en sous texte les disfonctionnements de la société moderne, mais avant les promesses, les médias rappellent qu’à l’étranger la situation n’est pas meilleure. Depuis quelques années en France, il est de bon ton de montrer du doigt la dictature chinoise tandis que notre gouvernement fait passer ses lois au mépris des principes démocratiques et du peuple français. Si on comprend les motifs sous-jacents de la propagande hexagonale, on ne sera pas surpris que la Chine s’intéresse aussi aux malheurs qui frappent à l’étranger : France: une mère et ses deux enfants périssent dans un incendie à Nice, Pakistan: 15 enfants meurent dans l’explosion d’une camionnette d’écolier, des titres parus dans la même période.

 

Difficile de rester indifférent à de telles campagnes médiatiques. Souvent, les chinois que nous avons croisés ont des comportements assez vifs au contact des enfants – les leurs ou les nôtres. À la moindre occasion ils dégainent leur appareil photo, avec plus ou moins de politesse ou de discrétion. Un jour d’hiver que nous passions au Dongyue temple, un jeune pékinois m’arrête. Il me sort le «  she’s so cute » qu’on a entendu des centaines de fois. « She’s a girl ? Can I take a picture ?». Leilani porte sa combinaison grand nord intégrale avec surcouche double écharpe. On n’en voit qu’un œil. Coton de dire si c’est une fille, quant à savoir si elle est cute, voir la photo. Ça, c’est l’approche polie du jeune chinois occidentalisé. Le plus souvent les pékinois, comme si on était pas là, shootent à vue, appareil au poing, tripotent nos gosses, prennent les mesures. Je trouve ça plutôt marrant, c’est frais, c’est un peu lourd aussi. Le chef du commissariat de notre quartier dit bonjour aux enfants de son plus grand sourire, sans donner l’impression qu’il nous a remarqués. Quand Flo tente un ni hao, il chausse sévère son masque de fonctionnaire et s’envole sur son scooter.

 

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Aux antipodes, on a pu observer des comportements hyper protecteurs, de vives réactions de mères cherchant à protéger leur marmaille, à notre approche ou à celle de nos deux monstres. Quantités de familles sont plutôt détendues, mais une belle part semble rongée par la flippe ambiante. Dans tous les cas, les réactions sont toujours exacerbées. L’enfant est précieux à plusieurs titres, dans la presse les cas de rapt, de commerce d’enfants défraient régulièrement la chronique. C’est entre autre à ces occasions que le gouvernement montre qu’il peut aussi agir, donner une réponse sociale à des problèmes sociétaux. Plus de 2 500 jeunes filles de moins de 15 ans ont été agressées sexuellement dans la Province du Guangdong de 2010 à 2012, et les deux tiers des auteurs étaient connus de ces jeunes filles, selon la fédération des femmes de la province. Un nombre inquiétant d’établissements scolaires ont trempé dans certaines de ces affaires. Un proviseur, des professeurs ont été inculpés. Le système a réagi en proposant des cours supplémentaires, 90% des parents se disent en faveur de l’éducation sexuelle.

 

En France la discipline en question ne recouvre que les techniques d’évitement et de protection face aux dangers de la génitalité. En bio – en SVT, on parcourt la mécanique animale de la reproduction. En sport, on enseigne la compétition. La santé, toujours assortie d’une bien-pensance pudibonde, se tient bien, à l’écart du génital. Le planning familial touchant au médical, c’est Torquemada sur le dos des hérétiques. Finalement le laïque persiste à recycler les méthodes traditionnelles, bien qu’issues du religieux le plus borné. L’important c’est de bien les tenir.

 

Il faut dire aussi que les années 90 ont vu passer quelques pédophiles choisis dans les milieux scolaires. À écouter les médias français, il n’y a plus aujourd’hui que les prêtres catho pour s’opposer au mariage gay et pratiquer la pédophilie. À l’école c’est vrai, tout le monde se fait petit.

 

En Chine, on retrouve le même genre de décalage sémantique, à quelques différences culturelles près. L’éducation sexuelle vise ici à enseigner aux enfants à échapper aux griffes des professeurs. De louables espoirs et un bel effort de la part des autorités, qui n’atteint pas la hardiesse déployée dans les démonstrations de la justice.

 

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Le gouvernement chinois protégera mieux les droits des enfants, titre le Rénmín Ribao. « La nouvelle loi sera conçue pour être intégrée et facile à réaliser, en combinant les règlements existant et les documents gouvernementaux, nombreux mais difficiles à mettre en œuvre, a pointé Xu Jianzhong, directeur adjoint du département de la promotion du bien-être social et de l’entreprise caritative du ministère. »

 

C’est sûr, ça pète moins que cet autre billet du journal du parti. « A l’approche samedi de la Journée internationale des enfants, la CPS a ordonné aux tribunaux de punir plus sévèrement ce type de crimes, en vertu de la loi, et de respecter le principe « tolérance minimum et protection maximum » ».

L’administration sait aussi se donner les moyens d’agir immédiatement. Les têtes qui roulent occupent un temps les mandibules de la fourmilière, dans l’attente d’une action sociale en profondeur, qui prendra nécessairement du temps. La société chinoise évolue à  un rythme que le pachyderme étatique ne peut pas contenir – la question sera mise à l’étude lors de l’organisation du prochain plan quinquennal. Pour patienter donc et officiellement célébrer le 1erJuin, plusieurs personnes inculpées dans des affaires de viol ou de meurtre contre des mineurs ont écopé de la peine capitale.

 

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La Chine de demain sera peuplée des jeunes d’aujourd’hui, devenus vieux – la société chinoise risque de devenir vieille, avant d’être mure. Comme chez nous, à l’avènement du « confort pour tous », la natalité tombe. L’administration s’engage dans le virage démographique avec sa lenteur proverbiale et pour objectifs de renouveler l’industrie, tout en maintenant une population active et consommatrice suffisante. L’aide sociale se met doucement en place, cependant d’ici 30 ans de solides reins lui seront indispensables. Les vieux consomment beaucoup, mais surtout du soin remboursable et en mordant à l’avenir sur le marché des jeunes. Demain que consommeront les jeunes vieux ?

 

100 millions de mineurs utilisent aujourd’hui l’internet mobile en Chine et devraient faire attention à ne pas abuser, souligne Chen Laixiu, professeur de psychologie dans la presse communiste. Comme partout ailleurs, une tendance à laquelle s’oppose l’Etat se voit interdite. Lorsque l’on veut obtenir la consommation du public, on la déconseille.

Au final, pourquoi tant d’inquiétudes, pourquoi ce matraquage au sujet des enfants ? La consommation, c’est le réflexe antalgique du prospect dans une situation anxiogène. Le jeune public représente le marché le plus juteux qu’aient jamais pu inventer les systèmes libéraux, et les kids consomment mieux si les parents flippent. Tout ça pour ça ?

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