La crise du sex-shop pékinois

Le sex-shops à Pékin sont en crise

Si beaucoup d’expatriés usent du haut de leur statut, du triple avantage de la nouveauté, d’un exotisme huppé, et d’un relatif pouvoir, on peut se demander ce qu’il en est du coté pékinois. Les Chinois sont-ils aussi actifs et obsédés que nous ? La présence un peu partout de sex-shops semble donner un élément de réponse. Guidé par le plus pur esprit scientifique, je vous propose aujourd’hui d’en faire la visite.

 

En 1993, le premier sex-shop ouvrait à Pékin – la fête du slip comme on dit aujourd’hui. Si la percée fut à l’époque assez médiatisée, le marché se développa modestement, demeurant longtemps réservé à un public d’initiés. Aujourd’hui on en trouve partout, le business est passé à la vitesse supérieure. Inutile comme chez nous de les chercher dans les recoins des ruelles louches, ou dans l’ombre interlope des hôtels de la gare. Si vous habitez à Pékin, il y en a un à coté de chez vous, vous l’avez remarqué 🙂

 

Le sex-shop 2.0 en Chine, évidemment c’est sur Internet, mais ce sont aussi des structures plus grandes, affichées fièrement dans les quartiers les plus hype de la capitale, jouant d’humour et de transgression. Des franchises ambitieuses, au concept étudié, fondées par des Chinois disposant de moyens financiers, et de qualifications dans le commerce. Cette nouvelle vague semble prendre, mais n’a pas encore mis à mort les représentants – plus nombreux, de la première heure. Le schéma serait « le supermarché qui mange l’épicier de quartier », mais on n’en est pas là.

Le sex-shop authentique de Pékin est bien vivant. C’est une autre de ces minuscules échoppes au format placard. Souvent tenue par une petite vieille de la campagne, le job ne nécessitant pas de compétence particulière, la charge de travail effrayant généralement les citadins, et l’activité étant plus rémunératrice que le commerce du navet. Fondamentalement le service est le même, le smile en moins.

 

Dans les deux cas, ce sont à peu près toujours des femmes qui tiennent ces établissements, jeunes voire jolies, sous les plus grandes enseignes. Presque toujours aussi, à coté du sex-shop on trouve un fleuriste, quand les deux prestations ne sont pas carrément jumelées. J’aime cet esprit pratique, toute la soirée dans le package. Dites je t’aime avec des fleurs, puis concluez avec une capote à picots. Voyons ça sur place.

 

Directement face à la sortie nord du stade des travailleurs, je pénètre un de ces humbles bric-à-brac du sexe. La vendeuse est couchée sur une chaise longue, derrière le comptoir. Elle regarde la télé en pyjama de jour. Lorsque j’entre, elle se lève en mâchonnant ses nouilles de 16 heures, et me fixe d’un œil mi-inquiet, mi-menaçant. Mon sourire et ma politesse n’aident pas à détendre l’atmosphère. « Il m’aura pas celui là avec ses manières » semble-t-elle dire du regard.

 

Il y a deux ans, elle répondait à une interview qui me donna envie de visu de voir son bazar.  Elle y indiquait ne goûter que modérément son activité. Bien que sa propre patronne, elle demeurait attachée à des valeurs traditionnelles, exprimant même un certain mépris pour sa clientèle. Depuis elle a dû en voir des vertes et des pas mûres… Je demande quand même à prendre quelques photos des lieux.

Pas de vidéos, pas de porno, interdits à ce jour en Chine. Les produits par contre et les photos des emballages sont des plus explicites. Godes de divers formats, préservatifs, poupées gonflables, vagins en latex montés sur boobs, tout y est. Un peu de matériel SM, pour les clients occidentaux, explique-t-elle. Pas de trace par contre comme sur internet, de stimulants sérieux. Je fouille du regard les huiles aphrodisiaques indiennes, ça devrait être par là, mais non rien. Je n’ose pas poser la question. Dans l’interview, elle disait avoir une fois jeté de l’eau bouillante sur un client qui lui avait déballé ses organes. Sa soupe fumante à la main, je me sens pas le courage de lui faire un dessin.

 

Dessin sexshop à Pékin

 

Les récentes vagues de descentes policières dans les mondes du sexe et de la prostitution semblent être passées là. Il n’y a pas si longtemps c’était pourtant LE produit d’appel de ce genre d’établissements. C’est entre autre en référence à ces pilules magiques que Ma Jia Jia, une jeune étudiante de commerce de 24 ans, nomma sa franchise qui monte : les Powerful Sex-shops. J’en visite une, sise entre un fleuriste et un coiffeur… L’endroit aéré, très design, ouvre sur une galerie du Sanlitun Soho. Décontract, mais ici non plus durant la journée, y’a pas un chat. Un vendeur d’une boutique voisine passe pendant que je prends des photos. Tranquillement, il remet sa mèche en place face au miroir italien, puis retourne bosser.

Dans le travail du décorateur, comme dans le line-up des produits, on retrouve un étonnant amalgame de goûts discutables. Un siège suspendu en osier très cosy, à coté d’un divan en forme de bite. Des ustensiles japonais qu’on croirait sortis des mains de Brâncuși, aux formes comme aux fonctions abstraites, aux cotés de moines franciscains en plastique qui triquent quand on leur appuie sur la tête. Un couvre-chef en forme de préservatif, sous un éclairage de bijouterie, « je protège mon cerveau » écrit dessus en français dans le texte. Et des godes tout de même, sous leurs lampes rouges.

La boutique s’adresse à une clientèle plus argentée, rigolarde ou détendue. Assez occidentale aussi, on trouve quelques menottes et du cuir. Pas de trace ici non plus d’excitants illégaux.

 

Un peu au sud de The Place, plus discret parce qu’en demi sous-sol, un autre magasin où je vais jeter un coup d’œil. Assises sur le parapet face à la vitrine du fleuriste, deux petites vieilles discutent. De moi entre autres, alors que je photographie l’extérieur. Je descends les quelques marches, et l’une d’elles me suit. Je lui demande si je peux prendre des photos, et là c’est non. Même standing que le premier sex-shop, mêmes produits, mais la patronne est plus souriante, commerçante. Alors que j’observe les huiles stimulantes, elle m’appelle et sort de derrière le comptoir une petite boite en fer, fermée à clef. Elle l’ouvre, puis étale son trésor : toute une gamme de copies de viagra en chinois. Des vrais aussi insiste-t-elle, au tarif collector. Je prétexte devoir tirer de l’argent et m’éclipse, repensant à tout ça.

Une rumeur laisse entendre que l’on pratique aussi des IVG artisanaux dans ce genre d’endroits. Je ne sais pas ce qu’il en est. Ce qui est sûr c’est que le marché du sexe a connu des temps meilleurs. Une frange de la population peut se permettre aujourd’hui une certaine ouverture sexuelle, mais l’essentiel des chinois demeure attaché à des valeurs plus orthodoxes, en cela soutenu par le gouvernement. Suite au grand brassage d’air des autorités après que des réseaux de prostitution impliquant la police furent révélés dernièrement par la presse, beaucoup de ventes se font à nouveau sous le manteau.

 

L’affaire permit à Xi Jinping de chausser une fois encore son cheval de bataille : la lutte contre la corruption. Cette politique qu’il mène depuis son élection se traduit par un retour modéré mais généralisé de l’austérité dans la vie des chinois. Suffisamment important cela dit pour se répercuter sur les marchés internationaux. Consommer moins luxe, c’est consommer plus chinois, demandez leurs chiffres aux commerciaux de Moët Hennessy Louis Vuitton.

 

Si l’image du président chinois sortit grandie de cette histoire – l’objet de la discorde disparu de la vue, les activités délictueuses demeurent elles, dans le secret des institutions. C’est pour cette raison qu’une certaine personne, petite et brune de mon entourage, refuse que je mette les pieds – et le reste de mon anatomie dans un salon de massage. Me laissera-t-elle aller au karaoké ?

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