Mao : la mythologie d’un empereur chinois

Il y a quelques 30 ans en Chine, tenir un business privé, revenait pour le petit peuple chinois, à uriner sur l’effigie de Mao Zedong. Aujourd’hui, pour preuve de l’ouverture de la Chine au monde, l’argent et l’esprit d’entreprise servent de passe droit. Pour le parti, si ça marche ça passe, tant que la grogne populaire n’enfle point trop. Cependant, le corps embaumé de Mao s’étant offert la place Tian’anmen, il est difficile de l’enterrer une seconde fois. Aussi, à l’approche des noces de gingko – les 120 ans du bonhomme, Xi Jinping, président du PCC, brandit fort et haut la bannière du « Mao forever ». Mais parle-t-on encore du même Mao ?

 

En septembre dernier, autour du trente-septième anniversaire de la mort du fondateur de la République Populaire de Chine, régnait un calme de sépulcre. Pas un cotillon, pas d’effusions festives… on entendait voler les mouches.

Le parti se réservait probablement pour le grand déballage de l’année – en décembre, le 120e anniversaire du « grand timonier ». Délicat de passer à coté de pareille date, ce fut une vaste opération à l’échelle du personnage. Des expositions d’œuvres et de photos, des soirées de gala, les sites historiques de la vie du grand homme sous les spotlights, des publications, des biographies, des colloques, des chants rouges des discours des courbettes. Le grand nettoyage des statues de l’idole – faut que ça brille, du Mao toutes les deux lignes dans la presse… Zedong était sur toutes les bouches, Xi Jinping se fendit d’un petit mot : « Mao était un grand révolutionnaire du prolétariat, stratège et théoricien… Un grand patriote, et un héros national. »

 

Le culte de Mao

40 ans après sa mort, Mao occupe encore une place à part dans le cœur de nombre de chinois. D’après Huang Jisu, un sociologue, l’affection pour le héro fondateur, fédèrerait les chinois au delà de leurs origines géographiques, leur âge ou leur classe sociale. Si l’affirmation fleure bon le chauvinisme des familles, c’est pourtant ce que j’ai pu constater ici à Pékin.

Les mêmes chinois qui pleurèrent autrefois à l’apparition des premiers commerces, vendent aujourd’hui dans leurs boutiques les effigies pittoresques – bronze ou chromées – du géant national. Des hôtels et des bars à thème maoïstes ont fait leur apparition. Le mausolée et la momie voient passer chaque année des visiteurs par millions. Badges, posters, T-shirts et statuettes se vendent aux touristes dont on rappellera qu’ils sont surtout chinois. Mao est devenu un business. Le Mao business.

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Pour les élus de la classe moyenne, passablement occidentalisés et loin pour la forme de ces engouements, on trouve des version amusantes, fun et djeunes. Pour les plus friqués, il y a l’avant garde. Les artistes contemporains jouent avec l’image de Zedong, la ridiculisant et dénonçant à la fois l’usage mercantile qui en est fait. Bien que donnant dans l’iconoclasme, ils révèlent malgré eux une certaine nostalgie ambiante, et leurs ventes, l’intérêt des acheteurs les plus fortunés. D’icône révolutionnaire, Mao est devenu icône pop-art.

A l’écart des affaires de sous, on voit aussi des fans de la première heure, dont l’approche est plus directe. Dans les restaurants de quartier, on trouve encore des photos de la belle époque de l’armée populaire et du timonier, entre deux maquettes de tanks. L’image du grand leader trouve parfois sa place aux cotés des grands chefs religieux. On parle là d’un véritable culte.

D’après un sondage, 11.2% des chinois placeraient l’image de Mao sur leur autel religieux. Soit plus souvent que les représentations de bouddha ou des dieux des panthéons traditionnels ou taoïstes. Ces chiffres, me rappelle Benoit de novo-monde, ne tiennent vraisemblablement pas compte des idoles que les populations bouddhistes tibétaines dissimulent aux autorités… Tout de même, à la vue du phénomène, il y aurait de quoi s’enflammer. La presse communiste va jusqu’à parler de moines bouddhistes incitant les fidèles à sacraliser Mao, mais le PCC relativise.

 

Le Mao nouveau est arrivé

 

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« Les leaders révolutionnaires ne sont pas des dieux, mais des êtres humains » poursuit Xi Jinping, « nous ne pouvons ni les adorer comme des dieux, ni refuser de discerner leurs erreurs et de les corriger, ni les répudier complètement parce qu’ils ont commis des erreurs. » La réussite actuelle n’est pas celle de Mao, mais le peuple l’aime encore, il faudra faire avec. Pour le grand jeu international de la finance par contre, il faudra revoir sa copie, et arriver à se faire pardonner les abus sanglants de la révolution culturelle. Une belle image toute neuve pour une Chine nouvelle.

Le communisme, dit-il encore, n’en est qu’à ses débuts. 70 dix ans ne sont que broutilles à l’échelle de l’Histoire, mais les temps sont proches, et c’est avec une équipe qui ose qu’on va y arriver. « La Chine n’a jamais été aussi proche d’atteindre son but de la grande réjuvénation de la patrie ». A l’en croire, le libéralisme sauvage que pratique la Chine actuelle serait plus maoïste que Mao. Pour les plus dubitatifs, il y toujours l’argument scientifique. De hauts pontes du PCC ont déjà réquisitionné experts et chercheurs d’états assermentés qui devraient prochainement prouver que la politique de Mao et sa pensée – « la ligne de masse » – menaient naturellement et logiquement au fonctionnement capitalo-communiste présent. Du révisionnisme et des réformes dans l’air donc, mais rien ne passera sans l’adhésion du peuple.

A l’heure des médias de masse, mais de l’internet, le système chinois dont le fonctionnement n’est pas démocratique, doit pourtant s’en remettre à la vox populi. Du moins, les hauts chefs communistes surveillent leur discours face au peuple chinois, aujourd’hui connecté.

Prévenir vaut mieux que guérir. Une flambée sur les réseaux sociaux équivalant à des retombées négatives sur l’image nationale donc sur l’économie, le parti s’est vu effectivement rajeunir, à l’américaine. Elu en interne sur les mêmes ressorts politico-maffieux qui ont fait les précédents présidents communistes, il doit cependant veiller à son image de strict redresseur de tort, de pourfendeur des triades et de la corruption. Après que Bo Xilai – le DSK chinois – dut annuler sa présidence suite aux révélations concernant son implication dans diverses affaires de meurtre, parties fines et ententes avec la maffia, Xi apparait comme l’homme de la situation. Un Robert Kennedy à la pékinoise.

Les séances à l’assemblée se jouent décontract, chemise au vent. Manches retroussées comme les travailleurs du petit peuple, Xi Jinping soigne son brushing. Jamais président chinois menant sa barque n’aura eu à soutenir tant de regards braqués sur lui. L’avenir de la Chine – si les chinois veulent bien – sera capitaliste ultra, mais si c’est Mao qui le dit.

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